Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Éviter les effets du changement climatique aux îles Fidji

Les habitants des îles du Pacifique sont confrontés aux effets désastreux du réchauffement de la planète. Atasa Moceituba et Monique Tsang nous racontent.

Bulletin de l’Organisation mondiale de la Santé 2015;93:746-747. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.15.021115

Des résidents de Wailea, un camp offrant de très mauvaises conditions sanitaires, à la périphérie de Suva, la capitale des Fidji.
Des résidents de Wailea, un camp offrant de très mauvaises conditions sanitaires, à la périphérie de Suva, la capitale des Fidji.
OMS

Kaushik Sindhu Lal l’a appris à ses dépens. L’année dernière, après avoir passé quelques jours chez un ami à la périphérie de Suva, la capitale des Fidji, ce jeune homme de 24 ans frissonnait et transpirait lorsqu’il est rentré chez lui. Il avait mal à la tête et des douleurs dans tout le corps.

«Il y avait plein de buissons et de moustiques là-bas», dit-il. «Nous jouions au football en short. Je n’ai pas pensé à me pulvériser un produit répulsif», ajoute-t-il.

Lal fait partie des quelques 27 000 Fidjiens qui ont contracté la dengue en 2013-2014 dans l’une des îles du Pacifique frappées par les plus fortes flambées d’infections virales transmises par des moustiques.

«Les Fidji et d’autres petits États insulaires du Pacifique de climat tropical sont particulièrement exposés aux effets du changement climatique et en particulier à l’élévation du niveau de la mer, en raison des nombreuses petites îles qui les composent, entourées de récifs coralliens fragiles», explique le Dr Rokho Kim, expert en salubrité de l’environnement au Bureau régional de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour le Pacifique occidental, basé dans les îles Fidji.

Parmi les plus exposés aux effets sanitaires du changement climatique

«Les pays industrialisés sont les principaux responsables des émissions de dioxyde de carbone à l’origine du réchauffement de la planète», explique le Dr Kim. «Et ce sont des petits États en développement comme les Fidji et d’autres nations insulaires du Pacifique qui en souffrent.»

«Ils sont parmi les endroits de la planète les plus exposés aux effets sanitaires du changement climatique», ajoute-t-il.

Les habitants de nombreux petits États insulaires dans le monde souffrent de problèmes de santé dépendants du climat et en particulier de phénomènes météorologiques extrêmes tels les cyclones tropicaux, la montée des eaux, les inondations et la sécheresse, selon le Cinquième rapport d’évaluation publié en 2014 par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

Dengue et paludisme

L’incidence de maladies infectieuses telles que la dengue et le paludisme dans certaines de ces régions est en hausse alors que des problèmes de santé liés à la détérioration de la qualité de l’eau douce et à la réduction des quantités disponibles sont désormais prévalents, nous dit ce rapport.

Le changement climatique risque d’exacerber des conditions déjà difficiles, la charge de morbidité accrue ayant pour conséquences des services de santé débordés et un risque plus élevé de maladies et de décès parmi les groupes vulnérables, en particulier les jeunes enfants, les femmes en âge de procréer, les personnes âgées et celles souffrant d’un handicap.

Dans les régions tropicales, les cas de dengue se déclarent plutôt pendant la saison humide.

Les scientifiques qui étudient la flambée de 2013-2014 considèrent que si le changement climatique en a été l’un des facteurs, la mobilité accrue des populations, l’urbanisation et l’apparition d’un sérotype viral jamais vu auparavant aux Fidji ont contribué aussi à sa gravité.

«La flambée montre à quel point les effets sanitaires du changement climatique peuvent être désastreux dans des pays moins développés dans lesquels l’hygiène publique est insuffisante et les systèmes de santé défaillants», nous dit le Dr Kim.

«Au début de la flambée de dengue de 2013-2014 aux Fidji, les premiers foyers se sont déclarés dans les squats, à la périphérie et dans les quartiers pauvres de Suva», ajoute le Dr Kim.

C’est sur l’une des importantes flambées survenues dans le Pacifique que l’OMS et ses partenaires se sont penchés ces dernières années.

Des phénomènes météorologiques extrêmes suivis d'épidémie

Ils ont constaté que les flambées de grande ampleur surviennent souvent à la suite de phénomènes météorologiques extrêmes. C’est le cas par exemple de la flambée de maladies diarrhéiques qui s’est déclarée à Tuvalu en 2011 à la suite d’une période de sécheresse, de la flambée de leptospirose survenue dans les Fidji en 2012 à la suite d’inondations et enfin de l’épidémie de maladies diarrhéiques qui s’est déclarée dans les Îles Salomon à la suite des inondations de 2014.

«Nous disposons d’une masse de données probantes qui montrent bien ce qui se passe. Quiconque a encore des doutes devrait se rendre dans le Pacifique et constater de visu», a déclaré le Dr Kim.

Les dirigeants du monde vont bientôt se réunir pour assister au Sommet des Nations Unies sur le changement climatique qui se tiendra du 30 novembre au 11 décembre à Paris (France) pour parvenir à un accord sur la réduction des émissions de dioxyde de carbone et examiner des propositions d’aide aux pays en développement pour leur permettre de s’adapter aux effets du changement climatique.

«Espérons que les dirigeants du monde seront attentifs à ce qui se passe ici et qu’ils prendront des mesures immédiates. Ce serait une bonne nouvelle non seulement pour les Fidjiens et d’autres insulaires du Pacifique mais aussi pour les générations futures du monde entier», a déclaré le Dr Kim.

La dengue fait partie des maladies tropicales infectieuses comme la fièvre typhoïde, la leptospirose, la maladie à virus Zika et le chikungunya qui sont endémiques dans les pays insulaires du Pacifique et tendent à se propager, alourdissant ainsi la charge déjà élevée des maladies non transmissibles.

La prévalence de l’hypertension, du diabète, de l’obésité et d’autres maladies non transmissibles est si forte que les ministres de la santé de 19 États et territoires du Pacifique ont déclaré en 2011 que le «continent bleu» se trouvait confronté à une «crise des maladies non transmissibles».

À la fin de l’année 2013, au moment de la flambée de dengue, le système de santé des Fidji était déjà débordé par la charge d’autres maladies, explique le Dr Kim.

Redoubler d’efforts pour riposter aux flambées de maladies a constitué l’essentiel des mesures prises pour protéger la santé des 900 000 habitants des Fidji, un archipel qui compte plus de 300 îles.

Renforcer les systèmes de santé

«L’une des priorités de l’OMS dans les îles du Pacifique est d’aider au renforcement des systèmes de santé», explique le Dr Kim. «Nous collaborons avec 13 États à la mise en œuvre de plans d’action nationaux sur le changement climatique et la santé.»

Ces plans d’action font partie de la stratégie de l’OMS visant à aider les pays à rendre leurs systèmes de santé capables de s’adapter aux effets du changement climatique.

Selon le Dr Meciusela Tuicakau du Ministère fidjien de la santé et des services médicaux, la flambée de 2013-2014 a mis en évidence l’incapacité du pays à détecter les flambées suffisamment tôt pour avertir les communautés et prendre les mesures qui s’imposent.

«Dans notre système de notification des cas sur papier, les adresses des patients ne sont pas notées, ce qui empêche de prendre les mesures en temps voulu pour protéger la population», explique le Dr Tuicakau.

Un volontaire de la Croix-Rouge des Fidji évacue l’eau d’un pneu de voiture abandonné pour détruire un éventuel gîte larvaire de moustiques.
Un volontaire la Croix-Rouge des Fidji évacue l’eau d’un pneu de voiture abandonné pour détruire un éventuel gîte larvaire de moustiques.
Fiji Red Cross Society

«Nous n’avons pas pu intervenir en temps voulu en raison du peu d’informations dont nous disposions», ajoute-t-il.

Depuis, le Ministère fidjien de la santé a modifié le formulaire papier et a ajouté un champ pour enregistrer l’adresse et le numéro de téléphone du patient. Il travaille actuellement à la mise au point d’un système de notification en ligne pour une communication rapide d’informations sur des flambées de maladies en vue d’améliorer à l’avenir les mesures de riposte. Ce système sera bientôt lancé dans sa phase expérimentale.

«Ce nouveau système permettra l’utilisation de tablettes et de téléphones portables pour saisir, stocker et échanger les informations sur les cas», nous dit-il.

«Il sera utilisé par les médecins et le personnel infirmier lorsqu’ils examineront les patients qui se présentent à l’hôpital, par le personnel de laboratoire qui réalise les analyses de sang et d’échantillons tissulaires ainsi que les responsables de la salubrité de l’environnement qui se rendent dans les communautés pour prendre des mesures de prévention et contrôler la situation», dit-il.

La principale difficulté, pour réduire la transmission des maladies infectieuses, consiste à obtenir des changements de comportements pour améliorer les habitudes d’hygiène et réduire les contacts avec les moustiques.

La dengue ne se transmet pas directement d’une personne à une autre mais par la piqûre d’un moustique infecté par le virus.

Apprendre les gestes de prévention des maladies infectieuses

Les mesures de prévention consistent donc à réduire les gîtes larvaires en éliminant toute eau stagnante, à se protéger des piqûres de moustiques en utilisant des moustiquaires, en portant des vêtements couvrants, en appliquant sur la peau des produits répulsifs et en évitant de rester dehors à l’aube et au crépuscule, moments où les moustiques sont actifs.

«Aux Fidji par exemple, les coques de noix de coco et les pneus de voitures abandonnés sont réputés être des lieux propices à la reproduction des moustiques. Ils doivent donc être soigneusement éliminés», nous explique le Dr Tuicakau.

«Certaines personnes dorment à la belle étoile lorsqu’il fait chaud et humide, sans utiliser de moustiquaires ou de produits répulsifs. Ils s’exposent ainsi au risque de contracter la dengue ou toute autre maladie à transmission vectorielle», ajoute-t-il.

Aider à faire changer ces types de comportements, c’est exactement ce que Alita Goneva et les autres champions du climat de la Société de la Croix-Rouge aux Fidji cherchent à faire.

Depuis septembre 2012, la Société de la Croix-Rouge aux Fidji a collaboré avec le Ministère de la santé en formant des volontaires pour apprendre aux gens dans leurs communautés à protéger leur santé.

Ainsi, ces volontaires apprennent qu’il est important de se laver les mains régulièrement, de faire bouillir l’eau de boisson et de manipuler les aliments en respectant les règles d’hygiène pour prévenir les diarrhées et d’autres maladies.

«Nous les aidons à mener des campagnes sur la propreté dans leurs communautés, par exemple à détruire les lieux de reproduction des moustiques et à évacuer les détritus.»

«Nous leur expliquons aussi qu’ils doivent porter des dispositifs de protection lorsqu’ils sont à la ferme par exemple, pour se protéger de la leptospirose», explique Alita Goneva en se référant à cette maladie dépendante du climat causée par une bactérie portée par des rongeurs, des chiens, des animaux d’élevage et d’autres mammifères.

Alita Goneva et d’autres formateurs de la Société de la Croix-Rouge des Fidji accompagnent ensuite les volontaires lorsqu’ils rentrent chez eux pour former d’autres membres de la communauté à ces pratiques.

«Les gens doivent être informés sur le changement climatique car ses effets accentuent souvent les symptômes d’une maladie comme la dengue déjà présente dans la communauté», nous dit Kelera Oli, responsable des effets sanitaires du changement climatique au Ministère fidjien de la santé.