Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

L’OMS renforce son action dans les situations d’urgence sanitaire

L'Organisation mondiale de la Santé a engagé une réforme majeure afin de mieux répondre aux épidémies et aux urgences humanitaires. Entretien avec David Nabarro, président du Groupe consultatif sur la réforme de l’action de l’OMS lors de flambées épidémiques et de situations d’urgence.

David Nabarro, Envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU pour l’Ebola
David Nabarro, Président du Groupe consultatif sur la réforme de l'action de l'OMS lors de situations d'urgence ou d'épidémies
ONU

David Nabarro est chargé de veiller à ce que le système des Nations Unies assure une riposte efficace face aux situations d’urgence sanitaire. Depuis 2005, il occupe des postes de premier plan au Bureau du Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies; depuis 2014, il est notamment l’Envoyé spécial du Secrétaire général pour la lutte contre Ebola et s’occupe avant tout de la riposte à la flambée en Afrique de l’Ouest.
Avant cela, il était Coordonnateur principal chargé de la grippe aviaire et pandémique. Il est aussi le représentant spécial du Secrétaire général pour la sécurité sanitaire des aliments et la nutrition et préside depuis juillet le Groupe consultatif sur l’action de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) concernant les flambées et les situations d’urgence ayant des conséquences sanitaires et humanitaires.
De 1999 à 2005, il a dirigé l’initiative «Faire reculer le paludisme», puis le Département Interventions sanitaires en cas de crise à l’OMS. Le Dr Nabarro a étudié à l’Université d’Oxford et à l’University College Hospital School à Londres, ayant obtenu son diplôme de médecine en 1973. Il est également titulaire d’une maîtrise en santé publique de l’Université de Londres (1979) et a beaucoup travaillé en Asie du Sud-Est et en Afrique orientale; il a enseigné aux écoles de médecine tropicale de Londres et de Liverpool et a été membre du Gouvernement du Royaume-Uni. En 1998, il est devenu Fellow du Royal College of Physicians.

Bulletin de l’Organisation mondiale de la Santé 2015;93:824-825. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.15.031215

Q: Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux situations d’urgence?

R: Jeune médecin au début des années 1970, je voulais travailler au niveau communautaire, plutôt que dans des hôpitaux, et surtout je voulais aller là où la population n’avait pas accès aux services de santé. J’ai travaillé au Kurdistan au nord de l’Iraq en 1974, en milieu rural au Népal, à l’Est de l’Inde puis au Bangladesh. En fait, je m’intéressais déjà à la santé communautaire avant d’étudier la médecine. Je voulais comprendre ce dont les gens avaient besoin pour aller mieux, pour ne pas souffrir quand ils étaient malades, et cela où qu’ils vivent et qu’ils soient riches ou pauvres. Quand j’ai travaillé dans des zones de conflits, j’ai compris que les défis sont les mêmes qu’ailleurs, mais qu’il est plus difficile d’assurer l’accès aux soins de santé nécessaires.

Q: Pouvez-vous nous parler de votre nomination comme Envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU pour la lutte contre Ebola en 2014 et nous dire comment la flambée a déclenché une réflexion sur la réaction aux situations d’urgence sanitaire et une remise en cause des pratiques suivies?

R: La flambée a été plus importante que tout ce que l’on avait vu auparavant et la situation évoluait si rapidement que les organisations devaient mettre au point et réviser leurs plans d’action en cours d’application. Les présidents des pays les plus touchés demandaient à l’ONU de jouer un rôle majeur pour leur apporter un appui satisfaisant. Ils se sentaient abandonnés. Les vols à destination de leurs pays avaient été interrompus. Ils ne recevaient pas l’aide nécessaire. Je travaillais avec [le Directeur général de l’OMS] Margaret Chan, le Secrétaire général [Ban Ki-moon] et les conseillers principaux qui cherchaient à renforcer massivement l’appui aux pays touchés.

Le Secrétaire général a proposé un mécanisme radicalement nouveau fondé sur la méthode suivie pour les opérations de maintien de la paix de l’ONU afin de donner plus de force et une meilleure coordination à la riposte internationale. Ce mécanisme est devenu la Mission des Nations Unies pour l’action d’urgence contre l’Ebola (MINUAUCE). La MINUAUCE a été approuvée par l’Assemblée générale des Nations Unies et le Conseil de sécurité l’a faite sienne à la mi-septembre 2014: elle a été mise en œuvre en un temps record. Elle est intervenue à un moment où on ignorait les proportions que prendrait la flambée, certaines projections faisant penser qu’il y aurait plus d’un million de cas.

Q: Le rapport du groupe d’experts chargé de l’évaluation intérimaire de la riposte à Ebola paru cette année a constaté des carences au niveau de la coordination entre l’OMS et ses partenaires des Nations Unies et des organisations non gouvernementales à de nombreux niveaux – financier, logistique, etc. – au cours de la flambée, l’OMS ne disposant pas du personnel nécessaire pour apporter une riposte adéquate. Comment faire pour que la riposte à de telles situations d’urgence soit plus efficace à l’avenir?

R: On s’est demandé si l’OMS avait donné l’alarme assez tôt au cours des premiers mois de 2014 et d’autres s’efforcent de répondre à cette question. Depuis août 2014, l’OMS a toujours fourni l’orientation technique, l’expertise analytique et les capacités de direction, ce qui a été apprécié par toutes les parties concernées. Parallèlement, l’ONU a contribué à réunir différents organismes et partenaires disposant de leurs compétences propres et elle continuera à le faire à l’avenir. En tant que nouvelle entité offrant une capacité supplémentaire de leadership global, de liaison avec les gouvernements, de collaboration avec les donateurs et d’appui logistique, la MINUAUCE était un dispositif sans précédent différent de toutes les autres opérations des Nations Unies auxquelles j’ai pu participer.

Q: Que voulez-vous dire par là?

R: Un organisme de leadership et de coordination comme la MINUAUCE peut faire collaborer les partenaires un peu comme un chef d’orchestre. Individuellement, les musiciens savent jouer de très belles mélodies, mais c’est sous la baguette du chef d’orchestre que l’harmonie se dégage avec toute sa puissance. C’est ce qu’il faut savoir faire plus souvent au sein des Nations Unies. Il existe des milliers d’organisations non gouvernementales – et aussi des entreprises privées – qui souhaitent pouvoir bénéficier d’une coordination efficace et d’une orientation claire. La riposte à une situation d’urgence n’est jamais l’affaire d’une seule organisation; les partenariats sont essentiels.

Q: Un des obstacles à une riposte plus efficace aux flambées et aux situations d’urgence évoqué dans le rapport du groupe d’experts tient à la structure de gouvernance décentralisée de l’OMS qui accorde une certaine autonomie aux bureaux régionaux et aux bureaux de pays. Comment se situe la nouvelle approche face à ce goulet d’étranglement potentiel qui peut entraver la riposte aux urgences sanitaires?

R: Le groupe consultatif propose la création d’un nouveau programme de l’OMS chargé des flambées et des situations d’urgence à l’échelle de l’Organisation directement placé sous l’autorité du Directeur général. Le nouveau programme devrait avoir une plateforme unique intervenant à l’échelle de l’Organisation et appuyant les opérations – c’est-à-dire être capable d’acheminer rapidement et sûrement les ressources humaines – et le matériel – nécessaires là où on en a besoin, en apportant son soutien lors de l’action sur le terrain et en leur permettant de se rendre sur place quand il le faut. Il est arrivé que des membres du personnel de l’OMS étaient prêts à être déployés là où les besoins se faisaient sentir, mais leur départ a été retardé parce qu’il n’y avait pas la possibilité de les mobiliser à l’échelle de l’Organisation.

Q: Comment l’OMS peut-elle assurer une riposte plus efficace?

R: Le programme et la plateforme unifiés doivent utiliser des procédures spécialement conçues pour les interventions en cas de flambées épidémiques et de situations d’urgence. Cela signifie qu’il faut mettre en place une culture de la riposte rapide, nouvelle pour une grande partie de l’OMS, mais qui est pourtant systématiquement pratiquée par les organisations humanitaires. Celles ci ont entre elles des liens étroits, savent ce qu’elles peuvent attendre les unes des autres et s’engagent sur la base de valeurs communes, d’une confiance réciproque et du respect mutuel. L’OMS intervient généralement en apportant des conseils. La nouvelle culture implique qu’elle assume des responsabilités et veille à ce que les mesures essentielles – en matière de leadership, de coordination, de systèmes d’information, de communication – soient bien prises. Cela signifie aussi que l’OMS doit toujours intervenir comme une organisation neutre et indépendante en donnant la priorité avant tout à ceux dont la vie et la santé sont en danger.

Lorsqu’une flambée ou une situation d’urgence potentielle est décelée, on doit pouvoir compter sur elle pour qu’elle évalue les risques, donne l’alarme et réponde avec l’énergie et la rapidité voulues – tout en ayant constamment soin de faire appel aux capacités de ses partenaires. Le programme et la plateforme unifiés devront aussi avoir leurs propres mécanismes institutionnels de façon à pouvoir engager des personnels, offrir des services et acheminer des fournitures et des moyens financiers vite et avec précision. La mise en place de ces partenariats prend du temps parce que la confiance ne s’invente pas du jour au lendemain; le meilleur moment pour les construire, c’est quand on n’est pas surchargé par une situation d’urgence. Il serait très réjouissant que dans quelques années l’OMS puisse être considérée comme un égal par les principales organisations qui interviennent face aux risques sanitaires en situation de crise humanitaire. Les propositions figurent dans le premier rapport du groupe consultatif au Directeur général qui envisagera maintenant les moyens de les mettre en œuvre. La transformation ne sera pas aisée, mais il faut qu’elle intervienne. C’est un changement qui est voulu par les États Membres de l’OMS et par ses partenaires.

Q: L’OMS est un intervenant bien établi dans les ripostes aux flambées. Comment le nouveau programme va-t-il modifier l’approche de l’Organisation et celle de ses partenaires du système des Nations Unies lors d’une intervention à la suite d’une catastrophe naturelle ou dans une situation de conflit.

R: La nouvelle approche donnera à l’OMS les outils et les ressources nécessaires pour agir préventivement face aux situations d’urgence de manière plus indépendante qu’elle n’a su le faire jusqu’ici. L’idéal serait que l’OMS puisse utiliser son réseau de surveillance sentinelle pour déterminer de manière indépendante si une flambée revêt une portée internationale et organiser ensuite une riposte avec ses partenaires au niveau voulu – une riposte au niveau du pays dans le cas de flambées limitées ou une riposte régionale ou internationale lors de flambées plus importantes.

Q: La nouvelle approche conduira-t-elle à renforcer les efforts de prévention?

R: La préparation est essentielle pour pouvoir réagir rapidement aux flambées. Un effort d’investissement pour améliorer les systèmes de santé de base et les réseaux de surveillance devrait nous permettre de détecter les flambées beaucoup plus tôt. Une amélioration de la prévention s’impose elle aussi. Un hôpital qui a été construit en négligeant les normes antisismiques risque de s’écrouler en cas de tremblement de terre et l’on sera privé de l’infrastructure sanitaire au moment où on en a le plus besoin.

Q: Il y a 10 ans, vous avez dirigé un programme de l’OMS intitulé Interventions sanitaires en cas de crise, axé sur l’action en situation d’urgence sanitaire alors que d’autres mettaient sur pied une capacité de riposte aux flambées à l’OMS. Ces initiatives ont été interrompues. Sont-elles relancées aujourd’hui dans le nouveau programme?

R: J’ai quitté l’OMS en 2005. Je crois savoir que les finances de l’OMS ont traversé des années difficiles entre 2006 et 2009 ce qui a entraîné des réductions budgétaires. Notre groupe consultatif sur les flambées et les situations d’urgence propose un nouveau programme permettant à l’OMS de répondre aux attentes de manière à la fois prévisible et fiable. Cela suppose de se prévaloir des capacités de répondre aux urgences sanitaires qui existent au sein de l’Organisation et de fournir l’appui voulu dans de bonnes conditions. Cette transformation s’impose d’urgence parce que l’Organisation est très facilement submergée lorsqu’elle doit faire face à des flambées et à des situations d’urgence. On ne peut plus alors compter sur une action prévisible de sa part et les communautés et le monde entier sont donc vulnérables. La nouvelle approche représente un véritable changement de cap considéré comme urgent et nécessaire par les dirigeants du monde entier. On ne saurait maintenant revenir en arrière.

Q: En plus du fonds de réserve de 100 millions de dollars (US $) et du dispositif de financement d’urgence en cas de pandémie, comment le nouveau programme sera-t-il financé?

R: Notre groupe consultatif propose une stratégie pour mobiliser les ressources. Nous avons différentes idées qui sont encore à l’étude. Aucune organisation internationale dans le domaine de la santé autre que l’OMS ne peut intervenir dans les grandes flambées de maladies ou les situations d’urgence sanitaire, surtout lorsqu’il s’agit de situations transfrontalières. Certains disent: «L’OMS est la première ligne de défense contre les situations d’urgence sanitaire et elle est aussi la dernière ligne de défense», ce qui veut dire que si l’OMS n’est pas forte et n’est pas en mesure de faire face à ces questions, le monde est vulnérable. L’OMS doit être en mesure d’accomplir ses tâches de façon satisfaisante. Mais elle ne peut répondre aux attentes si elle ne dispose pas du budget nécessaire. C’est pour cela qu’il a été extrêmement difficile pour les dirigeants de l’Organisation de répondre aux besoins. Il faut avoir accès aux fonds nécessaires lorsque la crise survient. Mais c’est entre les crises qu’il faut faire le travail parce que c’est à ce moment-là qu’on peut renforcer les capacités. C’est donc maintenant qu’il est possible de fournir à l’Organisation les ressources et l’appui nécessaires pour qu’elle puisse fonctionner de manière adéquate lorsqu’il faudra faire face à des flambées ou à des situations d’urgence nouvelles.