Directeur général

Résistance aux antimicrobiens: pas d’action aujourd’hui, pas de traitement demain

Dr Margaret Chan
Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé

Observations lors du débat de haut niveau à l’occasion de la Journée mondiale de la Santé sur le thème de la lutte contre la résistance aux antimicrobiens
Genève, Suisse

7 avril 2011

Chers collègues de la santé publique, Mesdames et Messieurs,

Ne pas agir aujourd’hui, c’est ne pas pouvoir soigner demain.

C’est la dure réalité à laquelle le monde est confronté et c’est pourquoi la Journée mondiale de la Santé est consacrée cette année à la lutte contre la résistance aux antimicrobiens.

Nos comportements sont largement responsables de la situation. Je veux parler des exigences des patients, des habitudes de prescription des médecins et des pharmaciens, de la lutte insuffisante contre les infections à l’hôpital, de la faiblesse de nombreuses autorités de réglementation et des pratiques en vigueur dans l’industrie alimentaire.

Nous avons considéré comme acquis les antibiotiques et autres antimicrobiens. Et nous avons échoué à utiliser ces traitements précieux mais fragiles avec les précautions voulues.

À l’arrivée des premiers antibiotiques dans les années 1940, ils étaient qualifiés à juste titre de «médicaments miracles», merveilles de la médecine moderne. Les infections courantes qui tuaient des millions de personnes chaque année pouvaient désormais être guéries.

Des maladies importantes comme la syphilis, la gonococcie, la lèpre et la tuberculose sont devenues moins meurtrières. Le risque de mourir d’une affection aussi commune qu’une angine à streptocoque ou qu’une écorchure au genou pour un enfant avait pratiquement disparu.

Le puissant impact qu’ont eu ces médicaments a déclenché une révolution dans la recherche de nouveaux médicaments. La condition humaine en a été améliorée de façon spectaculaire, et l’on a assisté à un véritable bond de l’espérance de vie.

Le message que nous voulons faire passer en cette Journée mondiale de la Santé est fort et clair. Nous sommes sur le point de perdre ces médicaments miracles.

L’émergence et la propagation de germes pathogènes résistants aux médicaments se sont accélérées. De plus en plus de médicaments essentiels deviennent inefficaces. L’arsenal thérapeutique se réduit.

La vitesse à laquelle nous perdons ces médicaments dépasse de loin celle à laquelle nous en mettons au point de nouveaux. En réalité, le filon de la recherche-développement de nouveaux antimicrobiens s’est pratiquement tari.

Les répercussions sont tout aussi claires. Si nous ne prenons pas d’urgence des mesures pour corriger cette situation et protéger les acquis, nous allons vers une ère post-antibiotiques, dans laquelle de nombreuses infections courantes ne pourront plus être soignées et recommenceront à tuer.

Les conséquences vont au-delà de la résurgence de maladies mortelles et menacent de nombreuses autres interventions qui permettent de sauver ou de prolonger des vies, comme les traitements anticancéreux, certaines opérations chirurgicales sophistiquées, et les transplantations d’organes. Les hôpitaux devenant des foyers d’agents pathogènes hautement résistants, ces actes deviendront dangereux.

Si les «super bactéries» que l’on rencontre dans les hôpitaux font les gros titres des journaux, ces agents pathogènes particulièrement meurtriers ne sont que l’expression extrême d’un phénomène beaucoup plus large et plus inquiétant.

L’apparition d’une résistance est un processus biologique naturel qui survient tôt ou tard pour tout médicament. Mais de mauvaises pratiques et des hypothèses faussées ont à l’évidence précipité l’apparition inévitable de la résistance aux médicaments.

Comme je l’ai dit, nous avons échoué à utiliser ces traitements fragiles avec les précautions voulues. Nous avons supposé que ces traitements miracles dureraient toujours, pensant que les médicaments les plus anciens, s’ils échouaient, seraient remplacés par de meilleurs médicaments plus puissants. Or ce n’est pas du tout à cette évolution que nous assistons.

Vous venez de voir et d’entendre ce qu’il en est des traitements contre le paludisme et la tuberculose. De la même façon, les progrès réalisés en matière de réduction de la mortalité de l’enfant due à la diarrhée ou aux maladies respiratoires sont menacés. Ce ne sont là que quelques-uns des sérieux avertissements auxquels nous devons prendre garde.

Depuis le début de ce siècle, les pays ont fait d’énormes progrès en élargissant la distribution de médicaments contre le sida, la tuberculose, le paludisme et des affections mortelles pour les mères et les jeunes enfants. Nous ne pouvons laisser compromettre ces efforts par la propagation de germes pathogènes résistants aux médicaments.

Mesdames et Messieurs,

La responsabilité de renverser cette situation nous incombe entièrement. L’usage irrationnel et inapproprié des antimicrobiens est de loin la principale cause de la résistance aux médicaments.

Cela comprend une surutilisation lorsque ces médicaments sont trop largement délivrés, parfois «pour plus de sécurité», parfois pour répondre à la demande du patient, qui réclame une pilule ou une injection, mais souvent par des médecins et des pharmaciens âpres au gain.

Cela comprend également la sous-utilisation, en particulier lorsque, par manque de moyens, les patients sont incités à arrêter un traitement dès qu’ils se sentent mieux, et qu’ils ne prennent pas la totalité du traitement nécessaire pour éliminer entièrement l’agent pathogène, ce qui permet aux microbes les plus résistants de survivre.

Cela comprend aussi la mauvaise utilisation, lorsque les médicaments sont administrés suite à une erreur de diagnostic, généralement en l’absence de test de confirmation. Dans de nombreux pays, la situation s’explique aussi par l’incapacité à écarter du marché les produits de qualité inférieure, à faire en sorte que les antimicrobiens ne soient délivrés que sur prescription, et à faire cesser la vente libre de comprimés à l’unité.

Cela comprend également l’utilisation massive des antimicrobiens pour favoriser la croissance et pour la prophylaxie dans la production industrielle des aliments. Dans plusieurs régions du monde, plus de 50% de la production d’antimicrobiens est utilisée chez les animaux destinés à la consommation.

Le problème survient lorsque les médicaments utilisés pour la production alimentaire ont aussi une importance médicale pour la santé humaine car les données factuelles montrent que des agents pathogènes qui ont acquis une résistance aux médicaments chez l’animal peuvent être transmis à l’homme.

La résistance aux médicaments coûte très cher financièrement et en vies humaines. Les tendances sont claires et inquiétantes. Ne pas agir aujourd’hui c’est ne plus pouvoir soigner demain.

À un moment où les calamités se multiplient dans le monde, nous ne pouvons pas permettre que la perte de médicaments essentiels – qui permettent de guérir des millions de personnes –soit à l’origine de la prochaine crise mondiale.

Je vous remercie.