Reconstruire et améliorer les services de santé mentale au Libéria

Avril 2016

Selon les estimations de l’OMS, près d'un Libérien sur 5 souffre d’un trouble mental de gravité faible à modérée. Pourtant, le pays ne compte qu’un seul psychiatre diplômé et, jusqu’à une période récente, l’immense majorité des personnels de santé n’avaient qu’une compréhension limitée de la maladie mentale.

Participants à une formation en santé mentale du Libéria
La formation dans les communautés donne aux praticiens dans l’ensemble du pays les compétences nécessaires pour reconnaître les symptômes de maladie mentale.
OMS/A. Brunier

Mais les choses changent: l’OMS et ses partenaires apportent aux personnels de santé de l’ensemble du pays les compétences nécessaires pour dispenser les soins de première ligne aux personnes atteintes de maladie mentale.

Roland M Dolo, infirmier diplômé dans le comté de Lofa, au nord du pays, est l’un des 380 agents de santé ayant bénéficié d’une formation intensive de l’OMS pour la prise en charge et le traitement des troubles mentaux, comme les psychoses, la dépression et l’épilepsie.

Désormais, lorsque quelqu’un arrive à son dispensaire présentant les symptômes d’un problème de santé mentale, il sait distinguer entre les troubles mentaux. Mieux encore, il ne stigmatise plus ces personnes. «Je sais désormais qu’on peut traiter ces gens, qu’ils peuvent se remettre et jouer un rôle constructif dans leurs familles, leurs communautés et dans l’ensemble de la société», déclare-t-il.

La formation d’une durée d’une semaine dont Roland M Dolo a bénéficié couvre les états de stress post-traumatique, le deuil et l’aide psychologique de première urgence. Les besoins de traitement pour ces pathologies augmentent lors des situations d’urgence, comme avec l’épidémie récente de maladie à virus Ebola.

Développer la formation des agents des soins de santé primaires pendant la riposte à Ebola

Le Dr John Mahoney, Chef des services de santé mentale et d’aide psychosociale du bureau de l’OMS au Libéria, a coordonné la formation, financée par USAID.

«Paradoxalement, la flambée d’Ebola a donné l’occasion de renforcer les services de santé mentale au Libéria, grâce aux fonds qui ont afflué dans le pays», reconnaît-il. «Dans un pays n’ayant qu’un seul psychiatre et où les besoins sont si grands, la formation, qui permet aux généralistes de dispenser en première ligne une aide aux gens en état de souffrance mentale, peut, dans de nombreux cas, faire la différence entre la vie et la mort.»

«La formation, qui permet aux généralistes de dispenser en première ligne une aide aux gens en état de souffrance mentale, peut, dans de nombreux cas, faire la différence entre la vie et la mort.»

Dr John Mahoney
Chef des services de santé mentale et d’aide psychosociale , OMS Libéria

L’OMS prévoit de former 1300 agents de santé dans le cadre de ce programme d’ici à la fin de l’année 2016.

Priorité aux soins dans la communauté

De plus, le Centre Carter, une organisation non gouvernementale américaine, a mis en place et intensifié la formation en santé mentale à l’intention des infirmiers et des assistants des médecins, en partenariat avec le Ministère de la santé du Libéria.

Une fois que le diplôme a été obtenu après 6 mois de cours, les diplômés retournent à leur emploi de niveau intermédiaire dans les centres de soins de santé primaires en tant que cliniciens spécialisés en santé mentale pouvant intégrer les services de santé mentale dans le cadre plus large du système de santé.

Le Centre a déjà formé plus de 160 personnes et prévoit d’en former une centaine d’autres dans le domaine de la santé mentale des enfants et des adolescents. Les soins dans la communauté sont au cœur du travail du Centre Carter en matière de santé mentale au Libéria.

L’OMS a également soutenu les soins au niveau communautaire au moyen d'une initiative, introduite au Libéria par des organisations partenaires lors de la flambée d’Ebola et consiste à donner aux survivants de la maladie un lieu pour échanger leurs expériences des difficultés quotidiennes pendant et après la flambée et s’aider mutuellement à reconstruire leurs vies.

Grâce à cette initiative, l’OMS a formé des praticiens de la santé mentale et des directeurs sanitaires locaux à gérer les sessions et ensuite à jouer un rôle d’appui. Plus de 80 groupes ont été mis en place dans tout le Libéria. Nombre d’entre eux ont décidé de poursuivre les séances après la fin de la période initiale de 12 semaines

Combattre la stigmatisation avec les ONG

Pour aider à combattre la stigmatisation souvent associée à la maladie mentale, le secteur non gouvernemental joue un rôle important. Jusqu’à présent, il n’existe qu’une seule organisation d’usagers des services de santé mentale enregistrée au niveau national, Cultivation for Users’ Hope, établie en juillet 2015 par le Révérend Bill Jallah, atteint de troubles bipolaires. Avec son amie et collègue Sidney, il organise des cours de formation dans les zones rurales du Libéria à l’intention des personnels des postes de santé, des chefs de communautés et des représentants de la loi.

Le Révérend Bill Jallah lors d'une séance de formation dans un service de santé communautaire du comté de Sinoe, au sud du Libéria.
Le Révérend Bill Jallah, fondateur d'une ONG regroupant les usagers des services de santé mentale assure une séance de formation dans un service de santé communautaire du comté de Sinoe, au sud du Libéria.
OMS/A. Brunier

L'objectif de la formation est d’améliorer la compréhension des troubles mentaux et de dissiper les mythes dressant toujours un obstacle au traitement dans de nombreuses régions du pays. L’équipe commence également à mettre en place des groupes d’entraide pour que les personnes atteintes de maladies mentales se forment à des activités rémunératrices, par exemple la fabrication de savon.

«C’est encore une idée courante que les personnes atteintes de troubles mentaux ne peuvent pas garder un travail», rapporte Le Révérend Jallah.«Par conséquent, nous devons souvent faire preuve de créativité et créer notre propre emploi.»

Le défi persistant de la pénurie de médicaments

Alors que les programmes de formation élargissent l’accès aux soins, l’absence d’un approvisionnement durable en médicaments pour la santé mentale constitue une difficulté persistante. Selon John Mahoney à l’OMS: «Nous manquons beaucoup de médicaments et de fonds pour les financer. Il n’a jamais existé de système d’approvisionnement opérationnel pour les médicaments psychotropes. À l’occasion, le pays reçoit des dons, mais les médicaments sont souvent proches de la date de péremption ou l’ont dépassée.»

Mamuyan Cooper, Administratrice du seul hôpital psychiatrique du Libéria, E.S. Grant, ressent avec acuité cette pénurie de médicaments. «Le manque de médicaments psychotropes dans l’établissement est un énorme problème. Si tous les patients séjournant ici pouvaient prendre les médicaments dont ils ont besoin, la durée moyenne des séjours serait beaucoup plus courte qu’actuellement», déplore-t-elle.

Plusieurs raisons sont invoquées pour expliquer les difficultés d’approvisionnement en médicaments pour les troubles mentaux dans le pays: pas de système d’approvisionnement et manque de moyens financiers, refus d’importer les médicaments et hésitation des personnels de santé à les prescrire. Le Ministère de la santé a pris les commandes pour déterminer les stratégies adaptées afin de remédier aux causes profondes de cette pénurie de médicaments pour les troubles mentaux.

Nouvelle stratégie pour la santé mentale

Soutenues par les progrès récents, les autorités libériennes, avec le concours de l’OMS et des partenaires, élaborent une stratégie pour la santé mentale pour la période 2016-2021. Celle-ci comporte des plans détaillés pour établir un système puissant et complet de soins de santé mentale, avec de solides services basés dans les communautés, des cliniciens, des infirmiers, des travailleurs sociaux et des bénévoles locaux ayant reçu une formation à la santé mentale, ainsi qu’un approvisionnement continu en médicaments psychotropes. Des fonds sont cependant nécessaires pour mettre ces plans en action.