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Naître à l’ère des bactéries résistantes aux antibiotiques

Dr Anthony Costello, Directeur à l’OMS du Département Santé de la mère, du nouveau-né, de l’enfant et de l’adolescent
Dr Stefan S. Peterson, Chef de la Section de la santé à l’UNICEF

Commentaire
31 août 2016

Le roi Henri VIII, Jean-Jacques Rousseau et Mary Shelley, auteur de Frankenstein, ont en commun d’avoir perdu leur mère à cause d’infections après l’accouchement ... Les histoires tragiques de décès maternels abondent dans la littérature, par exemple dans Un Chant de Noël, Les Hauts de Hurlevent, Loin de la foule déchaînée, L’Adieu aux armes, Les Noces rebelles, Lolita et Harry Potter.

Mais la mortalité maternelle et infantile n’est pas qu’un souvenir du passé et elle est encore moins réservée aux œuvres de fiction. Plus de 30 000 femmes et 400 000 nouveau-nés meurent chaque année d’infections survenues autour de la naissance. La plupart de ces décès surviennent dans les pays à faible revenu et la situation ne fera qu’empirer à mesure que les antibiotiques disponibles pour traiter ces infections perdront de leur efficacité à cause de l’émergence des bactéries résistantes.

Des nouveau-nés résistants aux traitements standards

Dr Anthony Costello
Dr Anthony Costello

Selon les estimations actuelles, plus de 200 000 nouveau-nés meurent chaque année d’infections qui ne répondent pas aux médicaments disponibles. Et il ressort des études à partir de données provenant de grands hôpitaux, où les micro-organismes ont une probabilité plus grande de développer une résistance aux antibiotiques, qu’on peut estimer à 40% le nombre d’infections du nouveau-né qui résistent aux traitements standards.

Le moment de la naissance peut être risqué. Les nourrissons, en particulier s’ils sont prématurés, ne disposent pas d’un système immunitaire complètement développé; ils sont donc plus sensibles aux maladies, qu’elles soient dues aux germes présents dans l’organisme des mères ou à ceux qui se trouvent dans l’hôpital.

Cette probabilité augmente naturellement lorsque les établissements de santé n’ont pas de toilettes, d’eau courante et d’autres installations sanitaires de base, comme c’est souvent le cas dans les pays à faible revenu. Si ces pays ont bien fait quelques progrès, grâce aux initiatives en matière d’eau, d’assainissement, de vaccination et d’utilisation des antibiotiques, ceux-ci restent fragiles.

Dans les pays à revenu élevé, la mortalité maternelle et infantile est rare désormais, grâce à un siècle de progrès en matière d’hygiène et de lutte contre les infections. Par exemple, lorsque les antibiotiques sulfamidés sont devenus disponibles en 1934, on a pu traiter d’emblée rapidement et facilement les infections et les taux de mortalité ont fortement chuté.

Toutefois, l’efficacité des antibiotiques a conduit de nombreux praticiens de santé à les prescrire exagérément, de sorte que maintenant, on les prend souvent alors qu’on n’en a pas besoin, par exemple quand on a une infection virale comme la grippe. On ajoute aussi sans discernement les antibiotiques dans l’alimentation des élevages pour stimuler la production de viande et de poisson. Selon certaines estimations, moins de la moitié des antibiotiques pris par les êtres humains sont réellement nécessaires et la proportion est encore plus faible chez les animaux.

Dr Stefan Swartling Peterson, UNICEF
Dr Stefan Swartling Peterson, UNICEF

Comme nous le savons désormais, on court ainsi à la catastrophe. En utilisant plus fréquemment les antibiotiques, on accélère le processus permettant aux micro-organismes exposés de développer des résistances. Rapidement, ils deviennent inefficaces. Pire encore, très peu de laboratoires pharmaceutiques mettent au point de nouveaux antibiotiques pour remplacer ceux qui ont perdu leur efficacité.

Cela met ainsi en avant la double nature du problème. Alors que les antibiotiques sont surutilisés dans certains endroits, ils sont indisponibles dans d’autres. La plupart des enfants en Afrique meurent davantage du manque d’accès à ces médicaments qu’à cause des infections résistantes. De fait, nombre d’entre eux meurent toujours d’infections comme la pneumonie bactérienne, qu’on devrait pouvoir facilement traiter.

Résoudre les problèmes de l’accès et de l’excès

Pour sauver la vie des mères et des nourrissons, il nous faudra résoudre le problème de l’accès comme celui de l’excès. Pour le dire plus simplement, ceux qui ont besoin d’antibiotiques indispensables doivent les obtenir et ceux qui n’en ont pas besoin ne doivent pas en avoir.

La mesure la plus importante est d’enrayer la propagation des infections, de façon à éviter d’avoir à utiliser les antibiotiques. Au minimum, tous les établissements de santé doivent avoir l’eau courante, des installations d’assainissement et les professionnels de santé doivent respecter les règles d’hygiène, comme de se laver les mains.

Les établissements doivent aussi appliquer des politiques visant à écourter plutôt qu’à prolonger le séjour des mères et de leurs nouveau-nés, afin de réduire le risque d’exposition à des germes infectieux, et ils doivent faire comprendre aux mères l’importance de l’allaitement au sein pour renforcer le système immunitaire de leurs enfants. Enfin, lorsqu’on utilise des antibiotiques, les personnels de santé doivent confirmer qu’ils sont véritablement nécessaires et prescrire une posologie responsable.

«Pour sauver la vie des mères et des nourrissons, il nous faudra résoudre le problème de l’accès comme celui de l’excès. Pour le dire plus simplement, ceux qui ont besoin d’antibiotiques indispensables doivent les obtenir et ceux qui n’en ont pas besoin ne doivent pas en avoir. »

Dr Anthony Costello, Directeur du Département Santé de la mère, du nouveau-né, de l’enfant et de l’adolescent

Heureusement, les responsables politiques commencent à faire attention à ce problème dans le monde entier. En 2015, l’Assemblée mondiale de la Santé, un des organes directeurs de l’OMS, a adopté un Plan d’action mondial pour combattre la résistance aux antimicrobiens. Celui-ci établit un cadre pour sensibiliser aux problèmes, collecter davantage de données, mettre au point de nouveaux médicaments et outils diagnostiques, encourager les pratiques visant à diminuer le nombre des infections, optimiser l’usage des antibiotiques et investir dans les capacités des pays en matière de soins de santé et d’assainissement.

Les dirigeants mondiaux se pencheront sur le problème de la résistance aux antibiotiques lors du sommet du G20 le mois prochain en Chine, puis lors d’une réunion de haut niveau à l’Assemblée générale des Nations Unies. C’est bien ainsi qu’il faut procéder, puisqu’aucune frontière ou aucun mur ne protège des bactéries résistantes. Il faut un véritable engagement de tous les gouvernements pour s’attaquer à un problème qui menace la vie et la santé des mères et des nouveau-nés dans le monde entier.