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Superbactéries: pourquoi il faut agir maintenant

Dr Monique Éloit, Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE)
Jose Graziano da Silva, Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, et
Dr Margaret Chan, Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé

Commentaire
18 octobre 2016

Dr Monique Éloit, Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé animale
Dr Monique Éloit, Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé animale

Beaucoup de crises sanitaires mondiales sont très inquiétantes – le SRAS, les virus Ebola et Zika. Des maladies nouvelles ou oubliées apparaissent ou réapparaissent, sans qu’on comprenne pourquoi tout d’abord, causant une morbidité grave, des souffrances, des décès, se propageant rapidement autour du globe, suscitant la peur et l’angoisse et mettant les économies à mal.

Une urgence de santé publique d’un autre genre sévit actuellement dans le monde, tout aussi inquiétant mais moins visible. Hormis les «superbactéries» qui font les gros titres, la résistance aux antimicrobiens n’inquiète guère l’opinion publique.

Mais la résistance aux antimicrobiens pourrait être plus meurtrière encore que le cancer, faire pas moins de 10 millions de morts par an et, d’après une étude menée récemment par le Royaume-Uni, coûter à l’économie mondiale jusqu’à US $100 billions chaque année. Si cette résistance n’est pas jugulée, la chimiothérapie et les actes dentaires et chirurgicaux courants seront de plus en plus risqués car les complications infectieuses deviendront difficiles si ce n’est impossibles à traiter. Les progrès sanitaires et l’allongement de l’espérance de vie dont s’est accompagné le XXe siècle sont en jeu.

La résistance aux antimicrobiens menace aussi la viabilité de la production alimentaire. Les antimicrobiens sont nécessaires pour lutter contre les maladies chez l’animal et produire ainsi des aliments de bonne qualité pour tous. Actuellement, ils sont utilisés pour la production de viande de bœuf, de porc et de volaille, pour la production de produits laitiers, en pisciculture et même dans la culture de fruits et de produits végétaux. Ils sont aussi utilisés chez les animaux comme activateurs de croissance pour accélérer leur développement ou produire davantage. Il faut revoir et optimiser les pratiques actuelles et si possible, appliquer plus largement des mesures comme l’amélioration de l’hygiène et la vaccination afin de mettre en place des pratiques durables qui ne contribuent pas inutilement à la résistance aux antimicrobiens.

Jose Graziano da Silva, Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture
Jose Graziano da Silva, Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture

Le problème tient à ce que les agents pathogènes, qu’il s’agisse de bactéries, de parasites, de champignons ou de virus, peuvent finir par devenir résistants aux médicaments utilisés contre eux. L’apparition d’une résistance est un phénomène naturel qui résulte principalement de changements génétiques. Mais la mauvaise utilisation de médicaments tels que les antibiotiques a beaucoup accéléré ce processus. L’une des conséquences est que beaucoup de médicaments utilisés pour traiter des maladies comme le paludisme, la tuberculose et la gonorrhée sont désormais inopérants.

Dans de nombreux pays, les antibiotiques s’achètent sans ordonnance et peuvent être utilisés à mauvais escient, contre le rhume et la grippe ou pour soigner des animaux de compagnie qui n’ont pas d’infection. Triste ironie, beaucoup d’autres personnes dans le monde, surtout dans les pays en développement, n’ont pas accès à ces médicaments qui peuvent leur sauver la vie quand elles en ont besoin.

Les résidus de ces médicaments, de même que les micro-organismes résistants eux-mêmes, sont présents dans l’eau, le sol et l’air. La résistance aux antimicrobiens peut ainsi se répandre dans le monde en quelques heures à la faveur du commerce et des voyages internationaux. Elle ne connaît pas de frontières.

À cela s’ajoute un autre problème : aucune nouvelle classe d’antibiotiques n’a été mise sur le marché depuis 30 ans et les conditions actuelles n’incitent guère l’industrie pharmaceutique à en mettre au point. Beaucoup de sociétés estiment que les antimicrobiens ne sont pas assez rentables par rapport à l’investissement nécessaire.

Il faut inverser ces tendances. Les États Membres de nos organisations ont approuvé un plan d’action mondial pour combattre la résistance aux antimicrobiens, cadre que les pays peuvent utiliser pour élaborer des plans nationaux adaptés à leurs besoins. Nous sommes résolus à œuvrer ensemble pour ralentir l’émergence de la résistance aux antimicrobiens, préserver les antimicrobiens encore efficaces et encourager la mise au point de nouveaux médicaments, de tests diagnostiques rapides et peu coûteux et de vaccins.

Dr Margaret Chan, Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé
Dr Margaret Chan, Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé

En septembre, l’Assemblée générale des Nations Unies débattra des meilleurs moyens de combattre la résistance aux antimicrobiens, quatrième question de santé à être examinée par l’ONU après le VIH, les maladies non transmissibles et le virus Ebola. Les chefs d’État seront invités à s’engager résolument à combattre la résistance aux antimicrobiens et à prescrire des mesures dans de nombreux domaines de l’action publique, notamment la santé humaine et animale, l’alimentation, l’agriculture, le commerce et les affaires étrangères. Les responsables politiques, les agents de santé et les patients, les agriculteurs, les vétérinaires et les producteurs de denrées alimentaires doivent collaborer étroitement ensemble pour faire un usage plus responsable des médicaments antimicrobiens.

Mais la réunion de septembre sera lettre morte si elle n’est pas suivie d’une action décisive. Un réel changement nécessite des politiques publiques, une législation et une collaboration multisectorielle efficaces, et la mise au point de nouveaux médicaments. La résistance aux antimicrobiens est une urgence sanitaire mondiale à laquelle il faut faire barrage dès maintenant.